
FELIX KUNTZSCH
Doctorant en science politique (Université Laval)
felix.kuntzsch.1(at)ulaval.ca
Au début tout semblait aller pour le mieux : l'engagement concerté de l'Occident en Afghanistan après le 11 septembre 2001 avait su dépasser la politique militarisée des Etats-Unis, qui visait avant tout l'éradication des cellules terroristes présentes sur le territoire afghan et le renversement du régime taliban qui les hébergeait. A cette stratégie à court terme s'était en effet ajoutée, sous égide européenne et onusienne, une approche plus exhaustive de « state building » cherchant à éliminer les conditions sociopolitiques qui permettaient l'établissement de groupes terroristes. La mission internationale d'assistance à la sécurité (FIAS) et le processus de Bonn voyaient le jour. Loin de tout prendre en main, la communauté internationale, en suivant le principe de souveraineté, appuyait une « solution » afghane. Des élections furent organisées, donnant naissance à un nouveau gouvernement avec à sa tête le président Hamid Karzaï. Puis, en 2005, ces fameux talibans qu'on croyait vaincus ont soudainement refait surface. Une véritable insurrection contre le pouvoir en place et ses parrains internationaux s'est vite propagée avec succès dans le Sud et l'Est du pays. Même si les données dont nous disposons pour évaluer la situation sont à prendre avec précaution, il faut admettre que la situation s'est constamment dégradée pendant les dernières années, jusqu'au point de forcer le report des élections présidentielles initialement prévues ce printemps.
La perception erronée de la convergence des intérêts
Comment ce « projet afghan », qui semblait avoir si bien démarré après la chute des talibans, a-t-il pu tourner si mal ? Il est nécessaire, si l'on souhaite éviter le piège des recommandations politiques hâtives, d'aller au-delà du domaine du constat. Cela nous amènerait à évaluer le poids respectif des facteurs souvent mentionnés : l'inefficacité de l'aide humanitaire, les échecs dans la formation d'une police nationale compétente et fiable, le manque d'effectif nécessaire sur le terrain pour assurer le contrôle du territoire afghan et l'incapacité de limiter l'infiltration de militants depuis le Pakistan.
Je propose ici une approche différente qui prend un certain recul face au développement sur le terrain et se concentre sur la perception erronée des conditions sous lesquelles l'engagement occidental en Afghanistan se déroule. Qu'est-ce que j'entends par la notion de perception erronée? Il s'agit de l'idée voulant que les intérêts de l'Occident ? nos intérêts ? convergent avec les intérêts présumés des Afghans. Dans le langage de la théorie des jeux : une situation « gagnant-gagnant ». La promotion de la sécurité, du développement et de la démocratie, le tout en vue d'une stabilité accrue, est bénéfique pour « nous » comme pour « eux ». Nous avons des ennemis en commun qui menacent notre sécurité: les Talibans et, plus largement, les réseaux terroristes internationaux. Un développement économique assurant les nécessités de base et menant à un Afghanistan plus prospère est non seulement souhaité par la population afghane, mais il réduira de fait le ressentiment envers l'Occident et les risques d'une radicalisation politique. La démocratie, quant à elle, requiert un gouvernement responsable et légitime, une condition sine qua non pour la stabilité politique à long terme qui, au bout du compte, sera bénéfique pour nous et pour les Afghans. Voilà le résumé que je fais de la perception à l'?uvre.
Des divergences importantes apparaissent dès lors qu'il s'agit d'interpréter ces valeurs, qui font souvent l'unanimité à première vue, et de définir les stratégies à suivre pour les atteindre. Au lieu d'améliorer la situation, la manière dont les opérations militaires contre les insurgés ont été menées a nui à la stabilité du pays à tel point que Karzaï s'est plaint ouvertement de la stratégie de ses alliés, qui semblent selon lui accorder plus de valeur à la vie de leurs soldats qu'à celle des civils afghans. De plus, la recherche d'une solution politique à ce conflit a également montré les divergences qui existent à l'intérieur même de la coalition occidentale. À titre d'exemple, la tentative de créer une zone démilitarisée autour de la ville de Musa Qala au Helmand, où des forces britanniques et talibanes s'étaient livrées des combats sanglants pendant des semaines en 2006, a été déjouée par une attaque aérienne américaine. Cela a incité les Talibans à rompre l'entente et à reprendre la ville l'année suivante provoquant de nouveau l'escalade de violence.
Un autre exemple de ces conflits au sein des alliés est l´expulsion de deux diplomates européens qui avaient apparemment tenté « d'acheter » un commandant taliban au Helmand à l'insu de Kaboul. Il ne fait aucun doute qu'une telle ingérence est difficilement conciliable avec l'aspiration d'un État souverain à regagner le contrôle de son territoire. Cette man?uvre des occidentaux démontre plutôt le peu de confiance qu'on a envers Kaboul quand il s'agit de combattre l'insurrection. L'exaspération grandissante de la communauté internationale, alimentée par la corruption endémique de la bureaucratie afghane et par l'incompétence de ses fonctionnaires, poussent certains États à demander aux puissances occidentales d'influer davantage sur les décisions du gouvernement, particulièrement en matière de nomination aux postes de gouverneur et de chef de police dans les régions.
Des cas de violation des droits humains et d'injustice flagrante, comme la condamnation à mort d'un jeune journaliste pour avoir fait circuler des documents sur le droit des femmes dans l'Islam, ne font que contribuer davantage à ternir l'image du régime en place. Mais à quel point l'influence des acteurs occidentaux ne risque pas tout simplement de compromettre la souveraineté du gouvernement et de le placer sous une sorte de tutelle occidentale qui risque d'alimenter la résistance afghane?
Le mythe d'une politique de prudence et de retenue
Ceci nous amène à considérer un autre volet de la perception erronée qui découle des points précédents : le mythe de la politique de prudence et de retenue de la part de l'Occident. Ce dernier aimerait que ce soit les Afghans qui prennent en charge la reconstruction et le développement, afin qu'il puisse se restreindre à un rôle d'assistance au gouvernement. L'idée est louable et témoigne de la volonté de limiter le paternalisme occidental et d'éviter l'image d'une force d'occupation. Or, le pouvoir que les alliés représente en Afghanistan met à mal cette distance rhétorique. La simple présence des Occidentaux a fondamentalement changé les luttes autour du pouvoir politique en Afghanistan.
Bien que la conférence de Bonn ait tenté d'initier un processus politique inclusif, l'invasion américaine a catapulté au pouvoir l'Alliance du Nord, le dernier groupe activement opposé au règne des Talibans en 2001. L'intervention occidentale a permis de rétablir le pouvoir de ces anciens moudjahiddins, dont le règne éclaté, arbitraire et corrompu dans les années 1990 avait été une des raisons pour lesquelles la population avait vu l'arrivée des Talibans avec soulagement. En plus de se trouver de nouveau dans une situation anarchique, certaines parties de la population afghane ont été marginalisées dans la redistribution du pouvoir. L'insurrection trouve aujourd'hui au sein de ces populations ses terreaux les plus fertiles.
Au niveau local, les troupes étrangères deviennent souvent, en quelque sorte, le « seigneur de guerre » le plus puissant, car elles possèdent d'importants moyens de dissuasion, peuvent sanctionner les comportements non coopératifs et récompenser ceux qui sont loyaux. Dans ce contexte, on devient un joueur parmi d'autres, certes avec une puissance excessive, mais avec peu de connaissance du terrain. Il s'agit d'un dilemme. En cherchant à assurer la stabilité, on divise la population afghane à laquelle nous voulons apporter notre aide.
Les limites de nos bonnes intentions
La résurrection des Talibans et les problèmes plus larges auxquels les Occidentaux font face en Afghanistan sont le symptôme d'un échec politique, dont une des raisons principales est une conception erronée des conditions dans lesquelles leur politique se doit d'être définie. De bonnes intentions peuvent jouer de vilains tours. Les Afghans savent bien que les Occidentaux sont impatients et aimeraient refermer rapidement le chapitre « Afghanistan ». Comment développer des perspectives à long terme et poursuivre une politique commune dans de telles circonstances? Il en va de même pour la puissance que nous représentons en tant qu'acteur sur la scène politique afghane. Une puissance qui ne peut s'empêcher de manipuler le jeu politique, de créer des laissés-pour-compte, et ainsi de générer des frictions dans la société qui risquent de perdurer longtemps après le retrait des troupes occidentales. Malgré nos bonnes intentions, nous ne comprenons pas suffisamment ce pays, dont la politique relève plus des dynamiques régionales et locales qu'étatiques, où l'histoire récente caractérisée par plus de trente ans de guerre civile pèse lourdement sur le présent, et où tout développement vers quelque chose qui pourrait ressembler à nos institutions politiques risque de prendre énormément de temps. On peut craindre que ces contraintes structurelles et notre impatience ne démontrent rapidement les limites de nos bonnes intentions. Reste à espérer que ce ne seront pas encore les Afghans qui encaisseront la majorité des coûts que cette situation va inévitablement engendrer.
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